« Sommes-nous, plus que nos aînés, des républicains heureux et des Européens satisfaits ? »

Discours au Banquet Marceau, à Chartres, en mars 1996.

Par François Huwart, maire de Nogent-le-Rotrou, conseiller régional.

Madame le Premier ministre,

Cher Georges Lemoine,

Mesdames et messieurs,

Chers amis,

            Depuis 127 ans que le Banquet Marceau existe, ce grand rendez-vous des républicains d’Eure-et-Loir est à chaque fois l’occasion d’une réflexion sur l’actualité du moment, bien sûr, mais c’est aussi l’occasion de constater combien la permanence de notre combat militant pour les idées républicaines est nécessaire. Comme si, après deux siècles d’histoire de la République, et à mesure que nous avançons vers cet idéal, celui-ci s’éloignait, toujours hors d’atteinte.

            Vos me direz qu’un idéal est, par définition, hors d’atteinte. Mais tout de même, sommes-nous, plus que nos aînés, des républicains heureux ? Sommes-nous, plus que nos aînés, des Européens satisfaits ?

Très sincèrement, je n’ai pas ce sentiment. Permettez-moi donc, en deux mots, de vous dire pourquoi et, comme c’est je crois le rôle d’un militant, de tenter de refléter l’état d’esprit de ceux de nos concitoyens que je rencontre quotidiennement.

            Lors de notre dernier Banquet Marceau, nous avions parlé d’Europe, dans un climat de confirmation de l’alternance politique, après de longues années d’exercice du pouvoir par les nôtres.

Parce que nous sommes Européens, nous militions pour l’Europe. Parce que nous sommes républicains, nous considérions avec regret cette alternance inévitable, regret mêlé du sentiment de l’imperfection de la tâche accomplie, imperfection que l’échec électoral rendait plus culpabilisante, au point de nous faire oublier la part très largement positive de notre bilan.

            Hormis le fait que tout échec est nécessairement l’occasion d’une remise en question, que pouvions-nous imaginer ?

            Pouvions-nous imaginer circonstances dans lesquelles notre démocratie concentrerait tant de pouvoirs ? Présidence de la République, introuvable majorité à l’Assemblée nationale, confortable majorité au Sénat, la quasi-totalité des régions, ainsi que l’immense majorité des départements, et encore les communes les plus importantes. Pouvions-nous imaginer une telle accumulation de pouvoirs quasiment sans précédent dans l’histoire récente des institutions de la république et pouvions-nous, en même temps, imaginer un échec politique si rapide et d’une telle ampleur ?

            L’économie française en panne, les finances publiques au plus bas malgré je ne sais combien de ventes d’entreprises nationalisées, le déficit record du budget, l’endettement de l’Etat multiplié par deux, les budgets sociaux exsangues, le dialogue social absent, les Français désabusés.

            Pouvions-nous imaginer que l’alternance tant espérée par la droite se perdrait si vite dans cet échec si tonitruant ? Mais pouvions-nous imaginer aussi que cette alternance, après tout normale dans une démocratie majeure, entraînerait dans le discrédit de ses animateurs celui du politique lui-même et la défiance de la France à l’égard de ses élites ?

            Car le paradoxe est bien là. Plus les pouvoirs sont concentrés et moins cela marche. Plus la représentation politique est univoque et plus la démocratie est équivoque. Plus nombreux sont les projets de réforme et plus les Français perdent confiance dans leur avenir. Plus la modernisation est à l’ordre du jour et plus notre peuple doute du progrès, tant la politique gouvernementale apparaît comme une remise en cause des acquis les plus chèrement payés.

            Il y a une explication à cette politique qui conduit la République dans une impasse : c’est que ce pouvoir, élu sur un malentendu, est bel et bien en train d’appliquer un programme d’essence fondamentalement libérale, de procéder vaille que vaille au démontage de notre système de protection sociale et de solidarité en prenant appui sur les effets de la crise ou de la mutation économique pour justifier sous couvert d’efficacité et de modernisme, la remise en cause des principes républicains de solidarité, de justice sociale, d’égalité des chances. Alors même que le respect de ces principes, même imparfaitement mis en œuvre, même incomplètement réalisés, est la condition de la confiance de nos concitoyens dans l’avenir de leur société.

            Où va le droit à la sécurité sociale, alors qu’en dépit d’hypocrites déclarations d’attachement aux systèmes de répartition, on ouvre la porte à sa privatisation ? Où est l’égalité et la justice, lorsqu’on étend méthodiquement le champ du libéralisme économique pour mettre en place un système d’emplois précaires, de flexibilité du travail qui touchera d’abord les plus faibles ? Quelles seront les conséquences de la remise en cause des services publics ?

En réalité, on nous dit : il faut changer cette société parce qu’elle ne marche pas. Il faut la libérer. Mais on la démantèle parce que, dans cette société qu’on nous prépare, l’emploi est une variable d’ajustement, un coût et non pas une richesse. La bourse d’ailleurs ne s’y trompe pas, qui salue chaque fois par une hausse des valeurs la confirmation des plans sociaux et l’augmentation du chômage. Comment convaincre dès lors nos concitoyens que l’avenir puisse se résumer ainsi : moins de travail pour moins d’entre nous, moins de retraite et moins d’avantages sociaux puisque ceux qui paieront seront moins nombreux que ceux pour lesquels il faudra payer.

A la réflexion, je crois que si ça ne marche pas, c’est que, à ces interrogations simples et légitimes, aucune réponse n’est apportée et que si actuellement aucune réponse n’est apportée autre que technicienne et gestionnaire, c’est que les réponses à ces questions sont par nature contradictoires à la philosophie et aux principes qui guident l’action de ce pouvoir.

Dans cette perte de confiance, l’Europe se trouve en même temps mise en question, l’Europe des banques centrales, l’Europe du monétarisme orthodoxe, l’Europe libérale si peu compatible avec l’idée du service public, l’Europe neutre par rapport aux règles du marché, l’Europe espace économiquement libéral déjà noyé dans la mondialisation, l’Europe sans préoccupation sociale clairement exprimée, l’Europe bouc émissaire de nos peurs, de nos traditions, des résidus de nos fantasmes nationalistes.

Vous me direz sans doute que je noircis le trait et qu’une majorité de nos concitoyens reste favorable dans son cœur à cette grande et belle idée porteuse de paix, seule issue géopolitique pour nos vieilles nations, et vous avez probablement raison. Mais je veux simplement faire remarquer que celles et ceux d’entre nous qui, aujourd’hui, ont perdu leur repère, qui sont tentés par le repli sur soi dans une société où l’on se supporte de moins en moins les uns les autres, sont de plus en plus nombreux et qu’aucune politique nationale et européenne n’a de chance si les cohésions sociale et civique sont mises à mal.

Or, peut-on, comme le gouvernement, rester impavide à son banc, insensible au désarroi de nos concitoyens, comme Lamartine disait de Guizot qu’on eût mieux fait de mettre en place du premier ministre une simple borne ? Peut-on justifier, comme le président de la république vient de le faire, le maintien de cette politique manifestement incomprise des Français, en qualifiant de conservatisme catégoriel les refus d’abandonner les acquis sociaux ? Si c’est cela être conservateur, je comprends d’autant mieux qu’on le soit, alors même que les adaptations, présentées comme inévitables, consistent à sacrifier la nécessité sociale à la nécessité économique.

Peut-on accepter que le pouvoir d’Etat instaure la rigueur dans ses politiques sociales et publiques, alors que lui échappent les pouvoirs économiques ? Oui vraiment, faut-il que les budgets sociaux, la législation sur les rapports sociaux eus-mêmes ne soient plus que la conséquence tirée de décisions financières et industrielles qui appartiennent désormais si peu au pouvoir démocratiquement élu ? Ce sont là des questions, me semble-t-il, centrales, que les républicains ne peuvent éviter d’examiner, revenant ainsi aux sources de leur pensée, même si c’est pour mieux adapter au monde contemporain les réponses à leurs demandes.

Etre ferme sur ses convictions ne suffit pas, c’est vrai. Encore ai-je le sentiment que les difficultés sont apparues parfois si insurmontables que le doute ne pouvait pas ne pas s’insinuer. On a parlé de pensée unique… de poids de la technique… de celui des réalités incontournables et mondiales. Ne nous ont-ils pas fait douter, non pas de notre capacité à gérer –qui soit dit en passant supporte largement la comparaison- mais de notre capacité à changer, à réformer ?

Non, l’expérience gouvernementale ne doit plus culpabiliser les forces de progrès dans ce pays, ni leur faire considérer comme inéluctables les conséquences d’une mondialisation du capitalisme et de ses bénéfices, et la nationalisation des échecs qu’elle engendre. Nous sommes à la vérité confrontés là à une évolution qui complique notre tâche, qui suppose que nos réponses soient plus que jamais collectives, européennes ou internationales. C’est à ce niveau là, même s’il est difficile, que la réflexion et l’action politiques doivent désormais chercher des solutions. Parce que nous inquiets et incertains des options que nous devons prendre, il faut en tout cas, plus que jamais, être convaincus que l’objet même  de l’action politique et citoyenne reste la réalisation des idéaux de la République.

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