« Cette Europe-là est noyée dans la mondialisation » Tribune dans la presse locale du 12 mai 2005. Par François Huwart, député-maire de Nogent-le-Rotrou, ancien ministre. Nous sommes tous européens. L’enjeu du 29 mai n’est donc pas de savoir si nous voulons de l’Europe mais de quelle Europe nous voulons pour les 20 ans à venir. Cette constitution est-elle à la hauteur du défi ? Permettra-t-elle de préserver notre puissance économique et politique, notre emploi et notre modèle de société ? La réponse est non. J’ai toujours défendu l’Europe mais j’ai toujours, aussi, conseillé la vigilance face à ses dérives. J’ai participé à bien des conseils des ministres européens, négocié avec bien des diplomates. Vingt fois, j’ai vu l’Europe bloquée et impuissante. Je ne veux pas de cette Europe-là pour les 20 ans à venir. Or, ce traité est incapable de débloquer l’Europe. Il conserve, dans ses grandes lignes, une Europe économiquement libérale et politiquement impuissante. Si je vote non, c’est d’abord au nom de tout ce en quoi j’ai cru toute ma vie. C’est aussi au nom de la lucidité. Car quelle est la situation ? A Maastricht, on nous avait promis la croissance grâce à l’euro. Aujourd’hui la zone euro stagne, alors même que le reste du monde connaît la plus forte croissance depuis 25 ans ! Pourquoi un tel échec ? Parce que la zone euro est la seule au monde à avoir renoncé à sa politique économique. La seule politique que mène l’Europe, c’est la libéralisation des marchés, le démantèlement des services publics au nom de la concurrence, le désarmement unilatéral de pans entiers de notre économie. Cette Europe-là est noyée dans la mondialisation. Elle ne fait qu’en accélérer les effets. Elle profite à quelques uns mais ne répond en rien aux besoins des salariés d’un département comme l’Eure-et-Loir. Comment cette situation va-t-elle évoluer ? Certainement pas dans le bon sens. L’élargissement s’est fait sans consultation des peuples. Il se poursuivra encore dans les années qui viennent. Or, les pays de l’est, comme la Grande-Bretagne, ne veulent ni d’une Europe-puissance, ni d’une Europe politique, ni d’une Europe sociale. L’Europe n’est pour eux qu’un espace libéral de rattrapage économique, un terrain vague à qui la protection stratégique des Etats-Unis suffit pour exister. Ils l’ont dit lors de la négociation et ont introduit dans le traité tous les freins nécessaires. Qu’en est-il en effet des « avancées » promises par ce traité ? Aucune réponse n’est apportée à l’impuissance économique et au déficit social de l’Europe. Quant à l’Europe politique, un président et un ministre des affaires étrangères seront désignés mais ne disposeront d’aucune compétence supplémentaire. Les pouvoirs donnés au Conseil, les passages à la majorité qualifiée sont soigneusement contrecarrés dans les domaines sensibles par le maintien d’un droit de veto national. Sauf en matière de concurrence et de service où la majorité simple facilitera la libéralisation. Voter oui, c’est donc consacrer la dérive libérale de l’Europe, sa dilution politique ; c’est admettre que l’Europe a abdiqué ses ambitions politiques pour se réduire à un simple espace de droits individuels, animé par des institutions bloquées sur des conceptions atlantistes et libérales. Voter oui, c’est abandonner pour 20 ans tout ce en quoi nous avons cru ; c’est s’en remettre à une illusion : celle d’une Europe politique et sociale qui ne se fera pas avec les institutions et les politiques prévues par cette constitution. Pour nous forcer la main, M.Chirac nous dit que il n’y a pas d’autre choix que de voter oui. En vérité, quand un homme voit des contraintes partout, c’est qu’il a renoncé par avance à changer les choses. Il y aura renégociation. Les textes le prévoient. L’Europe a déjà connu des crises. On se souvient des refus de Pierre Mendès-France en 1954, du général de Gaulle en 1965. A chaque fois, la France a défendu sa vision de l’Europe et a pu négocier un nouveau traité. Celui de Rome en 1957 est né du rejet de la CED en 1954. L’Europe ne se fera pas sans la France. |